Antananarivo, la ville des Mille, ne dort jamais vraiment. Mais au-delà de son effervescence quotidienne, il existe une strate plus profonde, un univers où la logique s’effrite. Cette chronique relate l’histoire vraie de Njaka (nom d’emprunt), un homme ordinaire dont l’existence a basculé lorsqu’il a franchi, sans le savoir, la frontière du monde invisible.
La rencontre sur le pont Behoririka
Tout a commencé par un après-midi banal, sur le pont de Behoririka, lieu prisé des promeneurs. Njaka et ses deux amis y tuaient le temps, guitare à la main, s’amusant à interpeller les passantes par des « ssssst » insistants, un jeu de séduction immature typique de leur âge.
Vers 17 heures, l’atmosphère changea. Une jeune femme à la longue chevelure, d’une beauté irréelle telle un ange tombé sur terre s’approcha. Subjugué, Njaka en perdit ses mots, et ses amis, intimidés, se contentèrent d’un poli « Bonjour Mademoiselle ». Elle passa sans répondre, mais arrivée au bout du pont, elle se retourna et fit signe à Njaka : « Njaka ! Viens ! ».
Contre toute attente, elle affirma qu’ils étaient amis d’enfance. Bien que Njaka ne la reconnût absolument pas, le charme opérait. Il joua le jeu, flatté, et accepta de la raccompagner chez elle, laissant ses amis derrière lui.
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Une distorsion temporelle inquiétante
Leur marche semblait interminable. Njaka, totalement épris, ne ressentait aucune fatigue. Lorsque la jeune femme frissonna, il lui prêta galamment son blouson. Pourtant, un détail aurait dû l’alerter : alors qu’ils avaient quitté le pont vers 17h30, la pénombre s’installait étrangement, et le trajet s’étirait anormalement.
Ils arrivèrent finalement devant ce qui semblait être une grande villa, bordée d’une quinzaine de voitures, où une femme ramassait du linge. La jeune fille entra pour chercher quelque chose, laissant Njaka attendre dehors.
Le temps passa. Soudain, un homme armé d’une sagaie surgit. Effrayé de voir Njaka seul dans ce lieu isolé, il manqua de l’agresser.
— « Que fais-tu ici, dans cet endroit perdu, à une heure du matin ? » hurla l’homme.
Njaka, paniqué, montra sa carte d’identité : « Je ne suis pas un bandit, j’attends ma copine devant cette maison ».
— « Quelle maison ? C’est un cimetière ici ! Rentre chez toi immédiatement ! »
Le choc fut brutal. Il était effectivement une heure du matin. Njaka avait marché pendant sept heures pour un trajet qui, au retour, ne lui prit que quinze minutes en courant.
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L’intrusion du monde invisible et le pacte de sang
Le lendemain matin, Njaka s’enferma chez lui, terrorisé. C’est alors que l’impossible se produisit. Un homme aux cheveux tressés (rasta) traversa littéralement le mur de sa chambre. Il se rua sur Njaka en le frappant :
— « Pourquoi as-tu volé ma femme ? »
— « Je ne savais pas, Monsieur, je le jure ! » implora Njaka.
L’entité spectrale lui proposa alors un marché terrifiant pour cesser les coups : faire un « fati-dra » (pacte de sang). Paralysé par la peur, Njaka accepta. Le frère de Njaka, présent dans la pièce mais ne voyant que son cadet, fut témoin d’une scène surréaliste : la main de Njaka s’ouvrit seule, le sang coula, et son frère sembla boire le vide.
Le pacte scellé, le spectre plaça une boucle d’oreille en forme de croix sur Njaka. Aux yeux de son frère, le bijou apparut instantanément, matérialisé à partir de rien.
De la malédiction à la prophétie
Les frontières du monde invisible étaient désormais ouvertes. La jeune femme revint rendre le blouson, suivie peu après par son mari spectral, qui invita Njaka à déjeuner.
La scène qui suivit fut observée avec effroi par la famille de Njaka. Ils virent le jeune homme monter dans une voiture vide qui démarra sans conducteur. En les suivant, ils virent Njaka entrer dans un caveau funéraire. Pour Njaka, cependant, il pénétrait dans une luxueuse résidence remplie de 4×4, accueilli par le couple fantomatique.
Lors de ce repas dans l’au-delà, le « rasta » lui offrit une compensation inattendue :
— « Tu n’as pas de travail ? Va à cette adresse. L’usine appartient à un homme riche. Tu épouseras sa fille. »
Njaka, sceptique avec son simple certificat d’études (CEPE), accepta l’instruction. À sa sortie du tombeau, sa famille, croyant à une crise de folie, l’emmena de force.
L’accomplissement du destin
Guidé par cette expérience traumatisante, Njaka se rendit à l’usine indiquée. On ne lui proposa qu’un poste de jardinier, qu’il accepta.
Quelques jours plus tard, la prophétie se mit en marche. La fille du patron tomba en panne de voiture. Faute de chauffeur disponible, le père envoya Njaka. La jeune héritière, méprisante, doutait des capacités de ce simple jardinier.
— « Laisse-moi essayer », insista Njaka.
Dès qu’il toucha le contact, le moteur rugit, alors qu’elle avait échoué à le démarrer. Ce « miracle » mécanique changea tout. Séduite et impressionnée, la jeune femme prit Njaka sous son aile, lui acheta des vêtements, et finit par l’imposer à son père comme époux.
Aujourd’hui, Njaka a 45 ans. Il est l’unique héritier de l’empire industriel de sa femme. Il porte toujours, inamovible à son oreille, cette boucle en forme de croix, vestige tangible de son alliance avec le monde invisible. L’histoire révèle que le couple spectral était, de leur vivant, deux amants maudits qui s’étaient suicidés face au refus de leurs parents de les voir unis.
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Etudiant en Master II en biochimie, je suis passionné par les voyages et les technologies de l’information et de la communication. En dehors de mes études, je travaille en tant que rédacteur, traducteur et intégrateur. Je fais également un peu de community management.
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