Isoavina Ambanitsena et ses mystères oubliés

Si vous empruntez aujourd’hui la route nationale 2 (RN2), Isoavina Ambanitsena peut sembler n’être qu’une étape paisible. Pourtant, pour ceux qui y ont grandi dans les années 90, ce nom évoque une toute autre réalité. C’était une époque où l’électricité se faisait rare et où les ombres s’allongeaient démesurément. Ce n’était pas seulement un village, c’était le théâtre de phénomènes inexpliqués, un « village de la terreur » où le surnaturel côtoyait le quotidien.

À travers le regard d’un enfant de l’époque, devenu témoin adulte, retournons sur ces terres où la frontière entre le monde des vivants et celui des esprits semblait, pour le moins, poreuse.

 

La bête aux yeux rouges : une légende incarnée

L’histoire la plus marquante d’Isoavina Ambanitsena n’est pas un simple conte de bonne femme, mais une série d’apparitions physiques terrifiantes. Tout a commencé par des hécatombes dans les basses-cours. Les habitants se réveillaient pour trouver leurs poulets et canards décimés. Fait troublant : les corps étaient totalement vidés de leur sang, secs, et des gouttes rouges traçaient un chemin macabre vers un grand trou au sud du village.

La terreur a pris un visage une nuit de 1990. Trois frères, alors enfants, guettaient le retour tardif de leur père, Rabaina, depuis le balcon du deuxième étage. Il était 22h30 lorsqu’on frappa au portail. Une voix, imitant celle du père, se fit entendre. Mais leur instinct les poussa à vérifier.

Ce qu’ils virent d’en haut glaça leur sang : trois hommes en longs manteaux noirs et chapeaux, accompagnés d’une créature tenue en laisse par une lourde chaîne. La chose, bipède mais dotée de sabots fendus en trois, mesurait près de deux mètres. Elle possédait des yeux rougeoyant d’une intensité surnaturelle, une gueule sans nez avec des crocs saillants et un dos velu.

Ce père, connu pour sa force physique (un boxeur), racontera plus tard sa propre confrontation avec ce groupe alors qu’il rentrait tardivement. Les hommes en noir affirmaient attendre leur bête. Lorsque la créature tenta de l’attaquer, il la repoussa violemment contre le portail avant qu’elle ne s’enfuie dans un canal, laissant derrière elle une odeur pestilentielle et des traces de pas lourdes (estimées à 200 kg) qui furent suivies jusqu’au nord de la maison.

La bête aux yeux rouges et le père boxeur
La bête aux yeux rouges et le père boxeur (illustration)

 

Lieux maudits et transgressions fatales

À Isoavina Ambanitsena, la géographie elle-même semblait piégée. Certains lieux exigeaient un respect absolu, sous peine de sanctions immédiates.

L’exemple le plus frappant remonte à 1989, près du centre « 4 Amis » construit derrière le CEG (actuel SAFF). Un élève, nommé Fidy, commit l’imprudence d’uriner près d’un tombeau clôturé de fer et d’arbustes, réputé pour abriter des esprits virulents. La sanction fut instantanée et terrifiante : sa tête se retrouva physiquement tournée vers l’arrière. Ce n’est qu’après des rituels menés sur le tombeau le lendemain matin que le garçon retrouva son apparence normale, héritant à jamais du surnom « Horreur ».

D’autres lieux étaient tout aussi évocateurs. Près du terrain de l’église FJKM, un petit pont de bois était le repaire nocturne d’une silhouette en costume marron aux yeux rouges. Plus loin, vers les tombeaux d’Antsahabe, les passants sentaient distinctement une odeur de cigarette et entendaient des conversations invisibles. Quant au tombeau dit de « Margelles », sa porte s’ouvrait parfois seule, défiant toute logique.

 

Sur le même sujet >>  Mystère d’Analanjirofo : la demi-heure silencieuse

 

La vie quotidienne dans les maisons hantées

Vivre à Isoavina Ambanitsena signifiait parfois cohabiter avec l’invisible au sein même de son foyer. Plusieurs maisons du village étaient le théâtre de phénomènes de type poltergeist.

Dans la maison de Rabeony, située au centre du village, les nuits étaient rythmées par le bruit d’une respiration lourde montant les escaliers. Une ombre noire était régulièrement aperçue épiant par la fenêtre ou traversant le salon. Lors des absences de la famille, les voisins rapportaient voir toutes les lumières allumées et le mobilier déplacé, comme si une fête invisible s’y déroulait.

Plus traumatisante encore fut la vie dans la maison du Docteur Charles. L’auteur de ces lignes se souvient, à l’âge de 9 ans, de la sensation physique de mains glacées saisissant ses chevilles dans l’obscurité. Son frère, pourtant adepte de Kung-fu, se retrouva un jour bloqué à l’entrée du salon par une entité invisible mais palpable, tandis que sa sœur y apercevait une vieille femme assise, surgie de nulle part.

Même les miroirs n’étaient pas sûrs : dans la maison d’un certain M. Joachim, professeur de mathématiques, le reflet renvoyait parfois le visage d’une femme hideuse au lieu du sien.

 

A lire également >> Les ancêtres ne meurent jamais

 

Sorcellerie et résilience à Isoavina Ambanitsena

Le climat anxiogène était alimenté par la présence avérée de « mpamosavy » (sorciers). Les nuits étaient souvent troublées par des appels au secours (« Vonjeo ! ») venant de différentes maisons, créant une confusion totale pour empêcher les habitants de dormir.

Cependant, les habitants ont développé une forme de résistance, mêlant courage physique et foi.

  • Le piège : Un soir, excédés par une sorcière qui venait tourmenter leur chien (le rendant aphone), les frères de la famille, usant de techniques d’arts martiaux, ont tendu une embuscade derrière leur portail. En ouvrant brusquement, ils ont capturé l’intruse. À la stupéfaction générale, il s’agissait de « R… », une jeune fille du sud du village, réputée pour sa beauté.
  • L’insecte indestructible : La sorcellerie prenait parfois des formes absurdes. Un insecte bleu-vert, apparu mystérieusement sur un fourneau, refusa de brûler, même après avoir été jeté dans le feu, puis arrosé de pétrole. Il continuait de mordre le bâton utilisé pour le manipuler avant d’être finalement jeté dans un fossé.
  • La protection divine ou la chance : Un père de famille semblait immunisé. Un soir d’orage, alors qu’il rentrait à pied, la foudre frappa deux fois à ses côtés, pulvérisant un sapin, sans qu’il ne cille. Il prit même le temps d’essuyer ses lunettes sous la pluie, impassible, tandis qu’à l’intérieur de la maison, le choc du tonnerre soulevait littéralement les enfants de leur lit.

 

Épilogue

Aujourd’hui, Isoavina Ambanitsena a sans doute changé. Mais pour ceux qui ont vécu ces nuits où des hommes sans visage rodaient près du terrain de foot du Dr Margel, ou qui ont entendu le bruit des chaînes de la bête sur le bitume, le souvenir reste vivace. Ces récits ne sont pas de simples histoires de fantômes ; ils sont la chronique d’une époque où l’inconnu faisait partie intégrante de la vie, forgeant le caractère de ceux qui ont survécu à ce « village de l’horreur ».

Veuillez noter l'article :

Laisser un commentaire