Mystère d’Ambondrombe – Chronique de Latimer Rangers

Ambondrombe. À Madagascar, lorsqu’on prononce ce nom, les visages se ferment ou les yeux s’écarquillent. C’est un territoire qui n’appartient ni tout à fait aux vivants, ni au ciel, ni à l’enfer. C’est le terminus des âmes, la grande nécropole invisible.

Cette chronique est celle d’une transgression. Celle d’un homme, Latimer Rangers, figure emblématique de la radio nationale, qui a décidé un jour de juillet 1971 de porter son micro là où le silence est roi. Voici le récit de son ascension vers le Mystère d’Ambondrombe, reconstitué fidèlement d’après ses souvenirs et ses archives sonores.

 

L’appel de la montagne interdite

Pour comprendre la gravité de l’entreprise, il faut d’abord écouter la sagesse populaire de l’Imerina. Un vieux proverbe résume la fatalité de l’existence par ces mots : « Rafotsibe maty andro nandroana, sady tsy henina ny ety, no tsy henina ny any Ambondrombe ! » (Une grand-mère qui est morte le jour du bain : elle n’a pas profité d’ici-bas, et ne profitera pas non plus d’Ambondrombe). Cette phrase, anodine en apparence, pose le décor : dans la croyance ancestrale, ce n’est pas vers les nuages que montent les défunts, mais vers ce massif précis.

Géographiquement, la « cité des âmes » est pourtant bien ancrée dans le réel. Elle se dresse fièrement au nord du massif de l’Andringitra. Pour l’approcher, il faut se rendre dans la région de la Matsiatra Ambony, traverser le district d’Ambalavao Tsienimparihy et viser la commune d’Ambohimahamasina. C’est là, à une cinquantaine de kilomètres de la ville, que le colosse de pierre attend.

Latimer Rangers n’en était pas à son coup d’essai. En 1970, une première tentative avait avorté. La montagne s’était défendue avec ses armes naturelles : la pluie, la boue, l’impraticabilité des sentiers en saison humide. Les locaux l’avaient prévenu : on ne force pas les portes d’Ambondrombe quand le ciel est en colère. Il a fallu attendre l’hiver austral, ce mois de juillet 1971, pour que le journaliste revienne, déterminé à percer l’énigme.

 

La rumeur du marché d’Ambalavao

Avant d’affronter la pente, il faut affronter les mots. L’enquête de Latimer commence au marché d’Ambalavao Tsienimparihy. C’est là, au milieu des étals et de la vie quotidienne, qu’il prend le pouls de la légende. Il interroge, il écoute. Ce que les gens racontent a de quoi glacer le sang des plus sceptiques.

On lui parle d’une vie nocturne foisonnante, mais invisible. Les habitants assurent que la nuit, le sommet résonne d’un vacarme qui n’a rien d’humain. Ils décrivent une cacophonie spectrale : le bruit sourd des tambours, les mélodies de flûtes, le chant des coqs, les mugissements des troupeaux. Plus troublant encore, on évoque des bruits domestiques : le rire des enfants qui jouent, le rythme des femmes qui pilent le riz, et des clameurs de foule. Comme si, là-haut, une société parallèle continuait son existence, indifférente au monde des vivants en contrebas.

Muni de ces témoignages, Latimer et son équipe reprennent la route vers Ambohimahamasina, le dernier bastion de civilisation accessible en voiture. Le maire de la commune ne fait que confirmer les dires du marché. Il ajoute un détail à la topographie du mythe : là-haut, tout au sommet, se trouverait un grand lac, bordé de vondrona (une plante de la famille des roseaux).

Ambalavao Tsienimparihy dans les années 70
Ambalavao Tsienimparihy dans les années 70 (reconstitution)

 

Le seuil infranchissable de 15 heures

Après un déjeuner rapide, l’expédition pédestre s’élance. Latimer est accompagné de guides locaux, porteurs de bagages et, surtout, détenteurs des clés culturelles du lieu. L’objectif du journaliste est ambitieux, peut-être trop : il veut dormir au sommet. Il veut planter sa tente au cœur du foyer des esprits pour enregistrer ces fameux bruits nocturnes et les offrir aux auditeurs de la radio nationale.

Mais la montagne impose son rythme. Il est 15 heures lorsque les guides s’arrêtent brusquement. Le sommet n’est pas encore atteint, le soleil est encore haut, mais pour eux, le voyage s’arrête ici pour la journée.
Latimer, surpris, interroge :

« Pourquoi ne pouvons-nous plus avancer ? »

La réponse des guides révèle la complexité du tabou qui entoure le mystère d’Ambondrombe. Continuer maintenant, c’est prendre le risque d’arriver à la nuit tombée. Or, dormir au sommet est inenvisageable pour eux. La raison est double. D’abord physique : le terrain est accidenté, la forêt est dense, et la descente nocturne serait suicidaire. Ensuite, et surtout, spirituelle. On ne dort pas chez les morts.

Le fardeau du bambou

C’est ici que l’interdit se fait concret, organique. Les guides expliquent à Latimer que le sol du sommet est sacré. Il est strictement interdit de le souiller par des besoins naturels.
La logistique imposée par cette règle est aussi fascinante que contraignante : en cas de nécessité absolue, il faut utiliser un morceau de bambou creux , y faire ses besoins, puis le refermer et le porter sur soi.
« Chacun porte sa souillure », expliquent-ils. Il faut garder ce fardeau jusqu’au retour en bas de la montagne pour pouvoir s’en débarrasser.

L’idée de devoir dormir au sommet avec cette contrainte, ajoutée à la terreur des esprits, rend la négociation impossible. Les guides sont catégoriques : ils ne monteront pas plus haut aujourd’hui. Latimer doit se résigner. Le bivouac sera installé ici, sur le flanc de la montagne, à la lisière du monde interdit.

Pierre Ramoma, un des guides de Lantimer Rangers à Ambondrombe en 1971
Pierre Ramoma, un des guides de Lantimer Rangers à Ambondrombe en 1971

 

Une nuit d’insomnie et d’enregistrements

La nuit tombe sur le campement de fortune. Les guides, nerveux, se terrent. Latimer Rangers, lui, est aux aguets. Il a préparé son magnétophone. Il est prêt à capturer l’invisible. Il décide de veiller, sentant que cette nuit ne ressemblera à aucune autre.

Les heures s’étirent. Le silence de la brousse est pesant. Puis, vers 22 heures, l’atmosphère bascule.
Loin, très loin, ou peut-être tout près, un son s’élève. Un battement de tambour, rythmé, sourd, qui résonne en écho. Latimer enclenche l’enregistrement. Trente ans plus tard, il s’en souviendra comme si c’était hier : ce bruit de fond inexplicable, capturé sur bande magnétique, première preuve tangible que la légende a une voix.

Le silence retombe, lourd. Mais à 23 heures, le phénomène reprend, différent. Cette fois, ce sont des mugissements de bœufs qui déchirent la nuit, suivis de voix humaines. Des cris, des appels, « comme des gens qui s’hèlent ».
Latimer, rationnel, secoue ses compagnons. Il ne peut pas croire au surnaturel sans avoir épuisé toutes les logiques.
« Y a-t-il un village par ici ? Quelqu’un habite-t-il dans les environs ? » demande-t-il.

La réponse des guides, tremblants, est sans appel. Le village le plus proche, au nord-est d’Ambohimahamasina, est à 5 ou 6 kilomètres de là, bien en contrebas. À cette distance, aucun son de voix, aucun meuglement ne peut parvenir jusqu’à eux avec une telle clarté, même porté par le vent nocturne.
« Feon-dolo izany ! » (C’est le bruit des morts !), murmurent les guides.
Il n’y aura plus de sommeil cette nuit-là. L’équipe reste figée, guettant l’aube, priant pour que le soleil chasse les fantômes.

Campement de fortune de Latimer Rangers à Ambondrombe
Campement de fortune de Latimer Rangers à Ambondrombe (reconstitution)

 

L’ascension finale : entre invisible et tangible

6 heures du matin. La lumière libère les hommes de la peur. L’ascension reprend, mais les règles changent. Les guides délestent l’expédition de tout le superflu. Ils laissent au campement le riz cru que Latimer avait prévu. C’est un message clair : nous n’allons pas là-haut pour manger, ni pour nous attarder. Nous faisons l’aller-retour.

Ils s’enfoncent dans la végétation. La forêt devient plus dense, plus sauvage. Ils progressent à la machette, ouvrant la voie vers le toit du monde malgache.

Le concert de midi

Alors que le soleil est à son zénith, vers midi moins le quart, le mystère d’Ambondrombe se manifeste à nouveau, mais cette fois en plein jour.
Soudain, une multitude d’oiseaux se mettent à chanter à l’unisson. Un concert strident, rappelant le chant des grillons ou des criquets. Le son provient des fourrés, juste au-dessus d’eux. Latimer et ses hommes scrutent les buissons, cherchent le mouvement des ailes, la couleur des plumes.
Rien.
Les buissons sont vides. Le chant est puissant, omniprésent, mais sa source demeure invisible. Latimer enregistre encore. Des sifflements sans corps, une présence sans matière.

Le sommet et ses secrets

Ils finissent par atteindre le sommet. Latimer a une obsession : voir le lac. Ce fameux plan d’eau entouré de vondrona dont lui a parlé le maire. Il veut constater de ses yeux la géographie de la légende.
Mais il se heurte à un mur infranchissable : la tradition. Les guides refusent de le conduire au lac.
« Il faut faire des joro (sacrifices), il faut demander la permission aux ancêtres », disent-ils. Sans rituel, pas d’accès. Et ils n’ont aucune intention de faire des rituels. Leur seule envie est de redescendre au plus vite, terrifiés à l’idée que la nuit puisse les surprendre à nouveau sur ce territoire sacré. Latimer ne verra pas le lac.

Le sommet offre cependant d’autres révélations. Par temps clair, la vue s’étend jusqu’à l’Océan Indien, dévoilant la mer de Manakara et le tracé du fleuve Matitanana.
Au milieu de cette nature sauvage, une trace humaine interpelle le journaliste : un bloc de ciment gravé de la date « 1930 ». Les guides parlent d’un certain « Vazaha Besoa » qui l’aurait posé là.
L’enquêteur en Latimer reprend le dessus. Il déduira plus tard qu’il s’agissait de Louis Besson, ingénieur des Travaux Publics à l’époque coloniale. Ce bloc est un point géodésique, vestige d’une tentative de mettre le pays en cartes et en chiffres. Une intrusion de la rationalité occidentale au cœur du sanctuaire mystique.

 

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L’écho du retour : Stupeur et papillons

Le retour est une fuite en avant. Dès 13h30, l’équipe entame la descente. À 16h, ils récupèrent leurs affaires au campement. À 19h, ils sont en sécurité à Ambohimahamasina.

Mais l’histoire ne s’arrête pas aux pieds de la montagne. De retour à Antananarivo, Latimer Rangers diffuse ses enregistrements sur les ondes nationales. L’effet est immédiat. Le pays entier retient son souffle. Le standard de la radio explose. Des auditeurs appellent, angoissés, demandant quand s’arrêtera cette diffusion de sons effrayants. D’autres crient au canular, refusant de croire qu’on puisse revenir vivant d’un tel endroit.

Puis, une semaine plus tard, l’étrange s’invite dans la capitale.
L’Avenue de l’Indépendance, le cœur battant d’Antananarivo, se retrouve envahie par des nuées de papillons (lolo). De l’Hôtel Le Glacier à la Gare de Soarano, les jardins sont recouverts d’ailes battantes pendant près de trois jours.
Pour la population, il n’y a pas de coïncidence. En malgache, lolo signifie papillon, mais aussi esprit fantomatique. La rumeur enfle instantanément : c’est la conséquence du voyage de Latimer. Il a foulé la terre interdite, il a dérangé les ancêtres, et les esprits l’ont suivi jusqu’en ville.

Latimer, lui, continuera sa quête de mystères, tentant plus tard de rallier Andrebabe, la cité invisible de l’Alaotra, mais sans succès cette fois-là.

 

Épilogue : Le silence demeure

Aujourd’hui, des décennies après cette expédition, qu’en est-il ? Ambondrombe a reçu le label de « Montagne sacrée, sites culturels ». Des panneaux ont été plantés, des escaliers taillés dans la roche pour aménager un circuit touristique. On tente de domestiquer le mythe, de le rendre accessible.

Pourtant, le fond reste inchangé. La forêt du sommet demeure épaisse et impénétrable. Peu de scientifiques osent s’y aventurer pour cataloguer la faune ou la flore, freinés par cette peur respectueuse qui imprègne chaque feuille, chaque pierre.
Latimer Rangers, avec le recul, s’interroge encore sur l’origine du nom. Vient-il de ces vondrona, ces roseaux du lac invisible ? C’est possible.
Mais aucune explication botanique ou touristique ne saurait effacer cette nuit de juillet 1971. Le sommet garde ses secrets. Les tambours résonnent peut-être encore quand personne n’écoute. Comme le dit si bien le vieux chroniqueur : le mystère continue.

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Vidéo : générique de l’émission de Monsieur Latimer RANGERS à l’époque.

©JERY

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