Mahajamba : Chroniques surnaturelles d’une vie militaire au cœur de la brousse

Il est des lieux qui marquent une existence au fer rouge, des endroits où la frontière entre le réel et l’invisible semble s’effacer sous la chaleur tropicale. Pour notre famille, ce lieu fut Mahajamba. Après avoir quitté Mahajanga suite à l’affectation de mon père, soldat de profession, nous avons plongé au cœur d’une région sauvage, dense et impénétrable.

Ce récit n’est pas seulement une chronique familiale ; c’est une immersion dans les mystères de Mahajamba, là où la nature dicte sa loi et où les croyances ancestrales protègent ceux qui savent respecter la terre. À travers nos yeux d’enfants, puis avec le recul de l’âge adulte, voici l’histoire de cette période hors du temps, faite de peurs, de tragédies, mais surtout d’une profonde leçon d’humanité.

 

L’arrivée en terre inconnue : Une cohabitation avec le sauvage

L’installation à Mahajamba fut un choc pour nous. C’était un territoire de forêts primaires, regorgeant d’une faune que l’on ne voit habituellement que dans les livres. Les caméléons géants , les lézards des rochers, les crocodiles et les serpents ne vivaient pas simplement à côté de nous ; ils vivaient avec nous.

Dans notre nouvelle maison, il n’était pas rare de trouver des serpents nichés dans les recoins des murs ou sous les toits, cohabitant avec les humains comme le feraient des mouches ou des moustiques. La peur initiale a vite laissé place à l’habitude. C’est dans ce contexte que nous avons fait la connaissance d’un personnage central de notre vie là-bas : un vieil homme que nous appelions « Ingahibe Marenina » (le Grand Monsieur Sourd).

Ingahibe Marenina était un commerçant de produits de la forêt : poissons, canards sauvages et miel sauvage. Il souffrait d’une surdité profonde ; il fallait répéter les phrases deux ou trois fois, très fort, pour qu’il saisisse le sens de nos paroles. Malgré les nombreuses maisons et villages environnants, c’était toujours chez nous qu’il venait proposer ses marchandises.

Ma mère, femme au grand cœur mais pragmatique, se sentait obligée d’acheter ses produits, craignant qu’il ne pense qu’elle voulait profiter de son handicap s’il les lui offrait gratuitement. Ce lien commercial s’est mué en amitié. Nous avons appris qu’il était marié à Mama Zory. Si le voisinage murmurait avec crainte qu’ils étaient des sorciers, nous n’avons jamais ressenti que de la bienveillance. Mon père, homme de terrain et d’expérience, comprenait la mentalité locale et nous a appris à ne jamais rejeter ce qu’ils nous offraient : bananes, oranges, papayes, mangues, et surtout ces délicieux oiseaux d’eau au goût exquis.

 

Au-delà de la peur : Le voyage vers le sanctuaire de Mama Zory

Après deux ans de relations cordiales, le couple nous a invités chez eux. Ils vivaient reclus, au cœur de la forêt, ne rejoignant la civilisation que pour le troc. Ma mère étant enceinte, elle ne put se joindre à l’expédition. C’est donc avec mon père et Rivo (surnommé Rasigarety), notre ordonnance militaire, que nous sommes partis. L’objectif était double : rendre visite à nos amis et acheter des bœufs pour la fête du camp.

Le trajet de 5 kilomètres s’est révélé être une épreuve initiatique face aux mystères de Mahajamba.

À peine un kilomètre parcouru, nous avons fait face au fleuve Mahajamba. En cette saison sèche, l’eau était basse, mais les rives grouillaient de crocodiles prenant le soleil. Ils étaient si nombreux qu’aucun passage ne semblait possible sans risquer sa vie.

Nous étions pétrifiés. Rasigarety et nous, les enfants, voulions rebrousser chemin. Mon père, lui, restait imperturbable. C’est alors que Mama Zory est intervenue. Sans la moindre hésitation, elle s’est adressée aux sauriens :

« Allons, nous allons être en retard et il commence à faire chaud. »

Sous nos yeux ébahis, elle a traversé le groupe de reptiles, nous ordonnant de suivre. Mon père a emboîté le pas, feignant l’assurance pour nous rassurer. Nous avons suivi, tremblants, traversant l’eau et enjambant les prédateurs qui, miraculeusement, ne nous ont pas touchés.

Traversée du fleuve Mahajamba
Traversée du fleuve Mahajamba

 

Une fois le danger du fleuve écarté, avant de pénétrer la forêt dense, le couple nous a donné trois petites graines ressemblant à des haricots.

« Ne les jetez pas, C’est ce qui empêche le mal du pays ou les esprits de la terre de vous atteindre. » Ont-ils prévenu.

La forêt était un autre monde. Jujubier, manguiers, raphias, palissandres… La végétation était luxuriante, mais la faune était omniprésente. Les arbres étaient couverts de caméléons et de serpents. Nous avons croisé des Do, ces grands boas de Madagascar, enroulés sur les branches, observant les passants sans agressivité. Des taureaux sauvages ont chargé, mais ont été stoppés net par la simple présence de Mama Zory.

Arrivés au hameau, un hameau de six cases en falafa (matières végétales) montées sur pilotis. Il faisait une chaleur écrasante. Des enfants jouaient nus ou en simple slip ; mon père nous a immédiatement ordonné de nous couvrir pour éviter les moustiques, vecteurs du redoutable paludisme.

L’hospitalité de Mama Zory fut immédiate. Elle nous invita à entrer et désigna des sièges. Mais alors que nous allions nous asseoir, fatigués par la marche, nous avons réalisé avec horreur que les « poufs » n’étaient pas des meubles. Cinq énormes boas (Do), enroulés sur eux-mêmes, servaient de assises. Le couple s’est installé naturellement sur deux d’entre eux. Pour nous, c’était impossible. Rasigarety, notre accompagnateur, prétexta une envie pressante pour fuir à l’extérieur.

Mais dehors, l’effroi l’attendait aussi. Il revint en hurlant, poursuivi par des abeilles. Il avait commis l’irréparable en se soulageant sous un tronc évidé suspendu : un cercueil traditionnel servant de ruche. C’est là que nous avons découvert le secret du miel délicieux qu’Ingahibe nous vendait : il était produit dans des carcasses d’animaux morts suspendus. Une révélation qui nous coupa l’appétit pour le miel, mais pas pour le repas qui suivit. Voyant notre peur des serpents-sièges, Mama Zory les fit sortir calmement. Nous avons pu déguster un poisson exquis, simplement salé, avant d’observer les bœufs. Ces animaux immenses, des zebus à bosse, obéissaient à Mama Zory comme des chiens fidèles. Mon père en choisit sept pour la fête du camp.

Le retour se fit sans encombre, les bœufs nous suivant docilement, escortés par ce couple étrange et bienveillant qui semblait commander à la nature.

Hameau en falafa montées sur pilotis
Hameau en falafa montées sur pilotis

 

La vie de camp : Entre insouciance et tragédie

De retour au camp militaire, la vie reprit son cours. Les jeunes recrues, lorsqu’elles manquaient un rassemblement, subissaient un bizutage particulier : la corvée d’oranges sauvages. Ils devaient remplir des sacs entiers dans la forêt, une punition qui, pour nous enfants, devenait un jeu. Nous glissions sur les tas d’oranges comme sur des toboggans, sous l’œil faussement sévère des soldats.

L’ambiance était légère jusqu’au fameux 26 juin, jour de la fête nationale. La kermesse battait son plein, éclairée par un groupe électrogène capricieux géré par Gaston, un soldat géant et serviable que nous adorions tous.

Ce soir-là, deux enfants, Jaela et son frère Laofo, nous avaient suivis. Leur mère, épouse d’un fonctionnaire, était une femme hautaine qui méprisait la vie locale et interdisait à ses enfants de jouer avec les « sales ». Mais ce soir-là, ils s’étaient échappés pour nous rejoindre. Dans la confusion de la fête, nous les avons perdus de vue.

Soudain, une bagarre éclata près du groupe électrogène. Gaston, voulant calmer les esprits et remettre du carburant, fut bousculé. Sa main mouillée toucha un fil dénudé. L’électrocution fut fatale et instantanée. La fête s’arrêta net, plongée dans le noir et les cris. Gaston, notre géant bienveillant, était mort.

Le lendemain, la tristesse était double : Gaston devait être rapatrié dans un cercueil de fortune, et les deux enfants, Jaela et Laofo, restaient introuvables. Mon père, dévasté par la perte de son soldat, devait aussi organiser les recherches.

C’est alors qu’Ingahibe Marenina et Mama Zory réapparurent. Informée de la situation, la vieille femme demanda à voir les parents des disparus. Avec une autorité calme, elle déclara savoir où ils étaient :

« Ils ont été emmenés par les esprits, perdus à cause du comportement de leur mère. »

Elle guida les recherches. Mon père revint de la forêt avec les deux enfants. Ils étaient physiquement indemnes mais catatoniques, les yeux écarquillés, muets, comme vides de leur esprit. Mama Zory demanda de l’eau, leur mass les yeux et le visage, et fit de même pour les parents. Comme par miracle, les enfants revinrent à eux, sans aucun souvenir de leur mésaventure. Avant de partir, Mama Zory donna une leçon cinglante à la mère hautaine :

« Apprends à vivre avec les autres et ne méprise personne. Tes ennemis ne sont jamais loin, mais ta protection vient de ton humilité. »

 

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La colère des ancêtres : L’histoire de Ravorona

Quelques temps plus tard, notre ordonnance Rivo tomba gravement malade du paludisme, délirant et chantant sans cesse. Il fut remplacé par un nouveau venu, Pascal, surnommé « Ravorona » (l’homme-oiseau) pour sa capacité à imiter les sifflements. Ravorona était un vantard, prétendant ne rien craindre.

Une erreur fatale allait lui prouver le contraire. Un matin, pressé d’aller aux toilettes extérieures, il y trouva un énorme Do. Paniqué, il tua le serpent à coups de bêche. Ce qu’il ignorait, c’est que ces serpents, qui vivaient dans nos murs et nos toits, étaient considérés comme les réceptacles des esprits des ancêtres. Celui-ci était, selon Mama Zory, un grand-père.

La sanction fut immédiate. Ravorona fut pris de folie. Il grimpa au sommet d’un grand cocotier dans la cour et s’y installa, se comportant comme une bête sauvage, refusant de descendre. Il y resta sept jours et sept nuits, sans boire ni manger, brûlé par le soleil, dévoré par les moustiques.

Pour le sauver, mon père dut sacrifier un zébu selon les rites dictés par Mama Zory. Les ossements du serpent tué furent enterrés dignement avec ceux de l’animal.
Le septième jour, Mama Zory plaça un tissu blanc au pied de l’arbre. Elle entra en transe, chantant et tapant des mains. Ravorona, comme hypnotisé, descendit. Dès qu’il toucha le tissu, il s’effondra, convulsant. Mama Zory, épuisée, massa son corps avec de l’eau et finit par extraire quelque chose de son ventre : une forme longue et vivante, semblable au serpent qu’il avait tué. Elle fit disparaître la chose, et Ravorona reprit ses esprits, la peau miraculeusement indemne malgré sa semaine de calvaire.

Ravorona grimpa au sommet d'un grand cocotier
Ravorona grimpa au sommet d’un grand cocotier

 

L’héritage spirituel

Avant de repartir, Mama Zory, très affaiblie par ce rituel, offrit à mon père un morceau de bois sacré, un hazomanga.

« Ne t’en sépare jamais, Il te protégera. Si ce bois casse, alors tu sauras que ta fin est proche. » Lui dit-elle.

Ce fut notre dernier grand moment avec eux. Mama Zory mourut peu après, suivie de son mari quelques années plus tard. À cause des calomnies de la mère de Jaela, qui avait accusé mon père de sorcellerie auprès de sa hiérarchie, nous fûmes mutés. Ironie du sort, l’homme qui remplaça mon père, le mari de la femme hautaine, mourut de paludisme un mois seulement après son arrivée. Les mystères de Mahajamba ne pardonnent pas le manque de respect.

Mon père garda le bâton de hazomanga toute sa vie, l’utilisant comme canne. Des décennies plus tard, alors qu’il avait 70 ans et vivait sa retraite à la campagne, il trébucha dans les champs. Le bâton se brisa net sous son poids, heurtant sa poitrine. Il mourut trois jours plus tard.

De cette époque lointaine, il nous reste une leçon gravée à jamais, celle que mon père nous répétait souvent :

« Aimez les autres, respectez chaque être vivant, et cultivez la paix du cœur. C’est la seule richesse qui vaille, et la seule véritable protection. »

 

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© Ramandimbiarison Nathan

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