Ambalan’omby : Récit d’une nuit de Famadihana où le monde des morts a payé la musique

Il est des contrats que l’on accepte pour l’argent, et d’autres que l’on regrette toute sa vie. J’avais seize ans. Mon père, surnommé « Ra Serge », était respecté pour la qualité de son matériel de sonorisation, rare à l’époque dans nos campagnes. Pour survivre, nous étions animateurs de bal. C’est ainsi que nous avons atterri à Ambalan’omby, un lieu isolé de la région Vakinankaratra, dépourvu d’église, connu pour ses tabous stricts (pas de porc) et sa réputation de sorcellerie. Ce récit est celui d’une expérience vécue, gravée à jamais dans ma mémoire.

 

Un marché conclu avec l’au-delà

Tout commence un mercredi, jour de marché. Un trio étrange nous aborde : un vieil homme, une vieille dame et une jeune femme. Ils organisent un famadihana (exhumation) le week-end suivant et nous offrent 50 000 Ariary pour deux nuits d’animation (vendredi et samedi), une somme supérieure au tarif habituel de 40 000 Ariary. L’affaire est conclue.

Le voyage vers Ambalan’omby, situé à 15 km d’Alarobia Antanamalaza, fut pénible. Mon père m’avait réprimandé pour avoir oublié une ampoule, un détail qui pèserait lourd dans l’obscurité à venir. Nous sommes arrivés à 17h17 précises. Le village était singulier : entouré de tombeaux princiers (Fasan’Andriana), il semblait changer de physionomie la nuit, passant de neuf maisons visibles le jour à cinq dans l’obscurité. J’étais le seul jeune à porter des chaussures, ce qui me valait l’admiration des enfants locaux couverts de poussière.

 

Première nuit : Les avertissements de Ranorosoa

Nous avons installé la régie sur un balcon, le groupe électrogène et les enceintes en bas. Très vite, les incidents techniques ont commencé : pannes inexplicables, câbles sectionnés… Il fallait verser de l’alcool sur le groupe pour qu’il redémarre.

Une matriarche, Ranorosoa, est venue nous voir pendant que nous mangions. Elle nous a révélé l’histoire du défunt à exhumer, Rainiberano, un homme originaire de l’Androy, mort brûlé vif dans sa maison quinze ans plus tôt. C’était un puissant sorcier. Elle nous a mis en garde : Ambalan’omby regorge de mpamosavy (sorciers). Elle m’a désigné un vieil homme au chapeau rond qui me fixait étrangement et s’énervait si sa musique ne passait pas. Avant de partir « courir » dans la nuit (pratiquer la sorcellerie), elle a confié à mon père une amulette (un genre de noyau) pour me protéger, car je sortais souvent fumer.

Un homme imposant nous a alors conseillé de descendre dans la pièce du rez-de-chaussée pour demander la bénédiction de l’ancêtre qui s’y trouvait. Mon père et moi nous sommes exécutés. Cette nuit-là, alors que je surveillais le matériel, j’ai vu des ombres danser le long des murs et entendu cinq hiboux hululer en chœur, un présage funeste.

 

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Le jour des morts et la chambre interdite d’Ambalan’omby

Le lendemain, après une nuit marquée par les puces et la peur, j’ai découvert la vraie nature d’Ambalan’omby : on marchait littéralement sur des tombes. Tout le village en était encerclé. Lors de l’exhumation, sept corps ont été sortis. Rainiberano, immense, semblait presque bouger de joie dans ses linceuls.

Affamé après le déjeuner, j’ai cherché de l’eau et je me suis approché d’une pièce sombre remplie de viande et de tissus rouges et bleus. Un homme squelettique aux yeux exorbités a surgi, me hurlant de déguerpir : « Ce n’est pas ta place ici, retourne d’où tu viens ! ». J’ai fui, le cœur battant, comprenant que j’avais failli franchir un interdit.

 

La deuxième nuit : La possession et le sauvetage

Le soir venu, la fête a repris. Ranorosoa nous a apporté des bières. Ses mains tremblaient, ses yeux étaient noirs. Elle m’a dit : « Heureusement que c’est moi qui te regarde ainsi, sinon tu aurais eu des problèmes ».

Peu après, alors que la musique battait son plein, j’ai entendu un appel irrésistible venant des buissons. Une force me tirait vers l’obscurité. J’ai vu des mains lumineuses sortir des fourrés de manioc. J’étais en transe, incapable de contrôler mes jambes. C’est Honoré, un villageois, qui m’a sauvé in extremis avec un bâton sacré (Mpanjaka be an’ny tany). Il a retiré de mon dos un fil rouge (Fanainga) : quelqu’un m’avait heurté plus tôt pour me coller ce sortilège destiné à m’emmener vers les sorciers.

Honoré m’a alors révélé l’effroyable vérité : les « clients » qui nous avaient engagés, Rainiberano et Ranorosoa, étaient des lolo vokatra : des morts revenus physiquement pour la cérémonie. Mon père, lui, était plongé dans un sommeil surnaturel, impossible à réveiller.

À minuit, l’enfer s’est déchaîné. Une odeur de cadavre a envahi l’air. Le groupe électrogène s’est éteint. Dehors, des sorciers nus, hommes et femmes, dansaient. Les musiciens, restés en bas, ont vécu le martyre. Ils ont été roués de coups par des forces invisibles, piétinés comme par des chevaux. L’un d’eux a eu les parties génitales mutilées avec du sable et des pierres. Nous étions terrifiés, cachés à l’étage, écoutant les cris et les bruits de sabots fantômes.

 

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Matin de la délivrance à Ambalan’omby

Au lever du jour, une pluie fine est tombée uniquement sur le village. Elle a piégé une sorcière, l’empêchant de fuir. Lors de son interrogatoire public, elle a avoué pratiquer la sorcellerie depuis 25 ans. Sa méthode ? Porter une bassine sur la tête et appeler les gens à leur porte pour les oppresser dans leur sommeil.

Mon père ne s’est réveillé qu’à 8 heures, ignorant tout du carnage nocturne, se plaignant juste de la fatigue. Nous sommes repartis vivants, mais changés. À Ambalan’omby, nous avons appris que l’argent n’a pas d’odeur, mais qu’il peut parfois provenir des mains froides de ceux qui ne sont plus de ce monde.

 

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© Axel Walker

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