Les ancêtres ne meurent jamais – Chronique de Rangers Tsihaligno

L’attachement des Malgaches à la terre des ancêtres dépasse largement le simple patriotisme. Dans la culture de l’île, on ne désigne pas seulement « la nation » mais le lieu où reposent les ancêtres, tanindrazana – la terre qui a vu naître et qui accueille les morts. Pour beaucoup, partir loin devient source d’angoisse : mourir ailleurs, c’est être arraché à la lignée.

Les Merina et les Betsileo pratiquent ainsi le famadihana (« retournement des morts ») pour ramener dans le tombeau familial ceux qui avaient été enterrés loin, tandis que les Antandroy et les Mahafaly dressent des vatolahy – pierres mémorielles – afin d’honorer les disparus qui reposent en terre étrangère. Car, dit‑on, « Ny razana tsy mba maty » : les ancêtres ne meurent jamais.

Avant l’arrivée du christianisme, les différentes communautés malgaches entretenaient déjà une relation avec Zanahary, le créateur qui veille sur les vivants et qui a façonné le monde. Elles avaient également leurs propres représentations de la vie après la mort.

L’être humain n’est pas seulement chair et sang ; il possède aussi un fanahy, un principe invisible qui le différencie des autres créatures et qui lui permet de distinguer le bien du mal. Le mot français « âme » recouvre des sens variés (« souffle de vie », « grandeur d’âme »), mais la langue malgache distingue plusieurs notions. Ainsi, ambiroa est le terme que les peuples de l’île utilisent pour désigner l’âme ; il est composé de amby/ambiny, « ce qui s’ajoute », et de roa, « deux », désignant cet « ajout » qui constitue la seconde part de l’être humain.

L’ambiroa est une sorte de double ou d’ombre qui accompagne la personne tout au long de sa vie, sans être entièrement lié à son corps. Corps et ambiroa sont interdépendants (« l’un ne peut vivre sans l’autre »), mais la croyance veut que pendant le sommeil l’ambiroa puisse quitter le corps et errer ; elle reviendrait avec des messages, expliquant les rêves prémonitoires et les épisodes de tsindry mandry (paralysie du sommeil).

Au moment du décès, l’ambiroa se sépare du corps. Son apparence et son destin dépendent du comportement du défunt durant sa vie : certaines âmes sont qualifiées de matoatoa, avelo ou angatra lorsqu’il s’agit de l’ombre d’une personne ayant commis des actes répréhensibles, d’autres sont appelées lolo, l’esprit des morts.

Les Malgaches distinguent aussi des concepts voisins : aina (« souffle de vie ») part avec le vent au moment de la mort et n’est pas assimilé à l’âme ; saina (l’intelligence) est lié à l’ambiroa parce qu’il permet d’analyser même en tant qu’ombre ; fanahy au sens de « qualité humaine » concerne l’évaluation du caractère d’une personne et reste dans le domaine du souvenir. Cette réflexion sur l’au‑delà, partagée par de nombreuses cultures, a nourri des mythes : les chrétiens évoquent la « Nouvelle Jérusalem », les Français les Champs‑Élysées, les Vikings le Valhalla ; à Madagascar, c’est Ambondrombe.

Ambondrombe : la montagne des âmes

Situé dans la région d’Ikongo, près d’Ambalavao, Ambondrombe est un massif haut d’environ 1 750 mètres, enveloppé de forêts denses et de brouillards persistants. Les Betsileo sont les premiers à avoir parlé de ce mont mystérieux. Ils l’appelaient autrefois Ratsy (« le mauvais ») et racontaient que les ambiroa des morts malgaches venaient y séjourner.

Lorsque Radama I soumit la région, de nombreux Betsileo furent emmenés à Antananarivo ; c’est là qu’ils rapportèrent aux Merina l’existence de ce lieu où se rendent les âmes. Le site est perçu comme tabou et mystérieux : les voyageurs disent entendre des bruits de troupes en marche, des clairons ou des clameurs de foule sans jamais rien voir. Plus tard, les Merina renommèrent la montagne Ambondrombe à cause des nombreux roseaux (hazo zozoro) qui y poussent.

Selon la tradition, l’âme des défunts emprunte deux chemins. Les sorciers, voleurs, meurtriers ou ceux dont l’enterrement n’a pas été correctement effectué n’atteignent pas Ambondrombe : leur ambiroa est condamnée à habiter des animaux comme les serpents, les hiboux (voron‑dolo) ou les kary. Les âmes de ceux qui ont vécu honorablement peuvent en revanche rejoindre la montagne sacrée.

Pour accélérer ce voyage, la famille place une pièce métallique (vola vy) dans la bouche du défunt ; l’ambiroa la remettra à des porteurs (borizano ou anciens esclaves) qu’elle rencontrera sur la route. Arrivée à Ambondrombe, l’âme est accueillie par un gardien (un « ray aman‑dreny be », sorte de concierge céleste) qui détient les clefs du lieu et est assisté d’autres ambiroa.

Un séjour en trois étapes

On raconte que chaque âme s’installe trois ans à Ambondrombe. La montagne est entourée de trois niveaux de brouillard, et l’âme séjourne un an dans chacun d’eux. Durant cette période, elle peut encore s’éloigner : visiter sa famille, se rendre sur sa tombe ou se manifester dans les rêves, d’où l’origine des visites nocturnes ressenties comme des tsindry mandry. Ce n’est qu’après avoir franchi le dernier niveau de brouillard, au terme de la troisième année, que l’ambiroa se dissout complètement, devenant une vapeur qui se confond avec les brumes enveloppant la montagne.

Permanence de la mémoire

Cette représentation du voyage de l’âme témoigne de la profonde continuité entre les vivants et les morts dans la société malgache. Les rites, les contes et même la géographie sacrée comme Ambondrombe montrent que l’oubli est pire que la mort : ramener un ancêtre au tombeau familial ou honorer sa mémoire par un vatolahy est une manière de garantir que sa présence demeure. En affirmant que les ancêtres ne meurent jamais, les Malgaches soulignent que l’esprit, plus qu’un simple souffle, constitue un lien indissoluble entre les générations – un « double » qui continue de veiller et de dialoguer avec ceux qui restent.

©Rangers Tsihaligno

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