Je vis encore avec ces images gravées dans ma mémoire. C’est difficile d’oublier quand l’horreur a logé à la porte d’à côté. J’habitais là, au cœur du quartier Vélodrome à Antanambao Antsirabe, un endroit vivant où tout le monde se connaissait. C’était mon terrain de jeu, mon quartier, ma maison. Mais sous cette apparente tranquillité, à l’ombre des ruelles que nous arpentions, se tramait l’affaire sombre du Père Boniface, une tragédie qui allait marquer notre communauté au fer rouge et hanter nos nuits pour toujours.
Ce que je vais vous raconter n’est pas une fiction. C’est le témoignage d’un survivant, d’un voisin, d’un témoin oculaire qui a vu les masques tomber. C’est l’histoire vraie d’un homme de Dieu devenu le diable en personne.
Portrait du Père Boniface : le voisin au-dessus de tout soupçon
Il faut comprendre qui était cet homme pour saisir l’ampleur de la trahison. Boniface n’était pas n’importe qui. C’était un Père, un prêtre. Même s’il avait quitté la soutane et ses fonctions officielles depuis près de 25 ans, il gardait ce titre prestigieux aux yeux de tous. Il vivait au Vélodrome à Antanambao Antsirabe avec sa femme et ses trois enfants.
Je me souviens de lui comme d’un homme d’une politesse exquise, presque onctueuse. Il avait cette voix douce, ce regard qui semblait bienveillant. Lorsqu’il passait dans la rue et croisait des femmes, il avait toujours cette phrase rituelle, prononcée avec douceur : « Manahona Ranabavy a! » (Bonjour ma sœur).
Il inspirait le respect et la crainte de Dieu. J’étais encore un enfant à l’époque, peut-être avais-je 12 ou 13 ans. Comme beaucoup de gamins du quartier, je commençais à fumer en cachette. Je me rappelle, comme si c’était hier, de ces moments où je croisais le Père Boniface, cigarette à la main. Il s’arrêtait, me regardait avec une gravité paternelle et me disait :
« Mon enfant, c’est mauvais la cigarette, il faut arrêter ça, il faut s’en éloigner. »
À l’époque, je prenais cela pour de la sollicitude. Je pensais qu’il se souciait de ma santé. Aujourd’hui, avec le recul et la connaissance des détails de l’affaire sombre du Père Boniface, cette phrase me glace le sang. Il ne se souciait pas de mon âme ou de mon avenir. Il se souciait de la qualité de mes organes. Car nous allions découvrir que ce réseau ne ciblait que des personnes saines : ceux qui ne fumaient pas, ceux qui ne buvaient pas. Mes poumons d’enfant fumeur, aussi « délicieuse » que je trouvais la cigarette à l’époque, m’ont peut-être sauvé la vie ce jour-là.
Son plus jeune fils était mon ami. Nous jouions ensemble dans le quartier, nous entrions dans cette maison qui n’avait alors rien d’une forteresse. Il n’y avait pas de grand portail, la cour était accessible. Qui aurait pu imaginer que cette demeure ouverte abritait une machinerie de mort ?

L’équipe de l’ombre : Trahisons et complicités
Le Père Boniface n’agissait pas seul. C’était le chef d’orchestre, mais il avait ses musiciens. Autour de lui gravitait une nébuleuse de complices qui rendait l’affaire sombre du Père Boniface possible.
Il y avait d’abord sa propre famille. Sa fille, une étudiante en médecine qui fréquentait l’université (peut-être à Ankatso), était la pièce maîtresse technique. C’est elle qui savait comment « prendre le cœur » des gens. Ses fils étaient aussi impliqués.
Mais le réseau s’étendait bien au-delà du cercle familial. Il y avait des figures locales, des gens que nous côtoyions tous les jours :
- Rambo : Un homme de main qui, plus tard, rongé par la culpabilité, se rendra à la police une Bible à la main pour tout avouer.
- Le Père Davidson : Un autre prêtre, un ami de Boniface. Il dirigeait un orphelinat, soi-disant pour élever des enfants orphelins. Mais nous avons appris qu’il était un complice actif. Ironie tragique, les enfants qu’il a « élevés » se retrouvent aujourd’hui vendeurs de café ambulants dans les rues de Tananarivo, livrés à eux-mêmes.
- Daleky : C’est le nom qui me fait le plus mal. Daleky était notre voisin, notre ami. Un gars qui « tenait les murs » avec nous, un beau gosse qui jouait au football avec nous dans le quartier. Nous lui faisions confiance. Pourtant, c’est lui qui rabattait les victimes.
Le piège fatal de Kriss
L’histoire de Kriss est celle qui a brisé le cœur du quartier. Kriss était un jeune homme de 22 ans, magnifique, qui ressemblait trait pour trait au footballeur Cristiano Ronaldo (CR7). C’était un joueur talentueux qui avait fait l’Académie de football.
Kriss possédait et tirait son propre pousse-pousse. Il était le fils du patron de Daleky. Vous imaginez le niveau de trahison ? Daleky a vendu le fils de son propre patron à Boniface.
Le mode opératoire était cynique. Ils ont commandé une course à Kriss. Une fois arrivé devant la maison du Père Boniface, on lui a donné de l’argent en lui disant : « C’est bon, on va prendre un autre pousse-pousse, tu peux entrer un instant ». Kriss est entré. Il n’est jamais ressorti. Daleky était le cerveau de ce guet-apens.
Sur le même sujet >> Entre Vohiparara et Ranomafana : Ce que nous avons croisé cette nuit-là nous a glacé le sang (Histoire vraie)
Le mécanisme de l’horreur : Comment ils opéraient
Au fil des années, et notamment vers 2008 puis 2011, beaucoup de gens ont disparu à Antsirabe, et particulièrement ceux qui passaient par le quartier d’Antanambao. Des vendeurs de citrons, des marchands ambulants transportant leurs marchandises, des étudiants du lycée LARA (Lycée André Resampa). Boniface ne faisait aucune distinction d’âge ou de sexe : hommes, femmes, enfants, tout y passait, tant que la personne était saine.
Les témoignages que nous avons recueillis plus tard, notamment auprès des fils de Boniface que nous avons coincés un jour alors qu’ils étaient sous l’emprise de la drogue, nous ont révélé l’atroce vérité.
Nous étions une bande de sept jeunes, j’étais le plus petit. Nous avons attrapé les deux fils de Boniface près du terrain de basket Koterma. Nous les avons menacés :
« On vous tue si vous ne nous racontez pas comment votre père tue les gens ».
Terrifiés, ils ont parlé. Et ce qu’ils ont dit dépasse tout ce que l’on peut voir dans les films.
Le rituel du feu et de la guitare
Les fils nous ont demandé :
« Vous voyez ce feu qui fume tout le temps chez nous le soir ? »
Effectivement, les voisins avaient remarqué. Presque chaque semaine, il y avait un grand feu de camp dans la cour de Boniface. Une fumée noire, épaisse, montait dans le ciel. Les gens pensaient qu’ils brûlaient des ordures, ou qu’ils faisaient la fête. On voyait souvent des pneus brûler.
La réalité était bien plus sombre.
Le Père Boniface revêtait sa soutane de prêtre. Il s’installait près du feu avec sa guitare. Il jouait, il chantait des cantiques ou des chansons profanes. Et pendant qu’il jouait, il brûlait les corps de ses victimes, dépouillés de leurs organes, au milieu des pneus en flammes. L’odeur forte du caoutchouc brûlé servait à masquer l’odeur insoutenable de la chair humaine grillée. C’était sa couverture. Un prêtre musicien couvrant les cris et les odeurs de la mort.
Le laboratoire à l’étage
À l’intérieur de la maison, l’horreur était médicalisée. Il y avait une pièce spécifique, à l’étage, transformée en bloc opératoire.
Les fils nous ont parlé d’une lumière spéciale :
« Il y a une grosse lampe chez nous, elle reste allumée. Quiconque regarde cette lumière devient immédiatement étourdi ».
Une fois la victime désorientée par cette lumière aveuglante, la fille de Boniface, l’étudiante en médecine, entrait en scène. Elle administrait une injection pour rendre la victime inconsciente, mais pas morte.
Car pour le Père Boniface, la marchandise devait être fraîche. Les organes : cœurs, poumons et reins étaient prélevés sur des corps vivants pour être ensuite exportés vers l’étranger.
Le sang ? Il ne coulait pas sur le sol. Des tuyaux spéciaux étaient installés pour drainer le sang et les fluides directement depuis la table d’opération vers les fosses situées à l’extérieur.

La chute : L’erreur de trop avec Madame Clarisse
Le système semblait infaillible, protégé par l’aura religieuse de Boniface et l’indifférence générale. Même le vendeur de café qui tenait son étal juste devant le portail de la maison n’avait jamais « rien vu », ou n’avait jamais osé parler.
Mais un jour, ils ont commis l’erreur de s’en prendre à Madame Clarisse (ou Clarisy). C’était une couturière très connue et respectée dans notre région.
Elle est entrée chez le Père Boniface pour une affaire de couture, déposée par un véhicule (un taxi ou une connaissance). Le chauffeur a attendu. Les minutes sont devenues des heures. Madame Clarisse n’est jamais ressortie.
Le conducteur a fini par donner l’alerte. C’est cette disparition, celle d’une notable locale, qui a mis le feu aux poudres. La foule s’est amassée. La police a dû intervenir, non seulement pour enquêter, mais aussi pour empêcher les habitants de lyncher la famille et de brûler la maison.
La découverte du charnier : Descente aux enfers
Lorsque les autorités et quelques témoins, dont j’ai fait partie, sont entrés dans la maison après l’arrestation, le spectacle était apocalyptique.
Mes deux yeux ont vu ce que je vais décrire. Ce n’est pas une rumeur.
La maison comportait plusieurs niveaux de l’horreur :
- La cour et les fosses : Nous avons découvert des puisards, des fosses profondes. Il y en avait trois, peut-être cinq selon les zones fouillées. C’est là que finissaient les restes organiques et le sang drainé par les tuyaux.
- Le sous-sol : Une pièce du bas était littéralement remplie d’ossements. Des squelettes entassés, blanchis.
- Le butin macabre : Dans la cour et dans une pièce dédiée, c’était une montagne d’effets personnels. Des centaines de sandales, de vêtements, de blouses. J’ai vu la blouse d’un enfant de 4 ans. J’ai vu des blouses d’étudiants. J’ai vu les paniers des marchands ambulants. Chaque objet représentait une vie volée.
- Les corps frais : Le plus traumatisant fut la découverte de corps récents. J’ai vu un corps pendu à une corde. J’ai vu un autre corps, allongé sur un petit lit d’opération similaire à ceux des hôpitaux, fraîchement opéré, la poitrine ouverte. Dans la cour, à moitié brûlé, on a retrouvé le corps d’un homme dont une jambe et la chaussure étaient encore intactes.
On voyait souvent une grosse glacière sortir de cette maison. Les gens pensaient que c’était pour de la nourriture. En réalité, c’était le cercueil réfrigéré des organes volés, en route pour le trafic international.

L’expédition nocturne : Face aux fantômes du Vélodrome
Après l’arrestation de Boniface, la maison est restée vide, abandonnée, sans gardien. Le portail était grand ouvert. Mais personne n’osait s’en approcher, car la maison respirait la mort.
Cependant, la famille de Kriss, notre ami assassiné, n’avait pas pu faire son deuil. Ils n’avaient pas de corps. Les sœurs de Kriss nous ont suppliés. Elles voulaient retrouver au moins ses vêtements, un souvenir, quelque chose.
Nous étions jeunes, nous voulions impressionner ces filles, ou peut-être étions-nous juste inconscients. Nous avons accepté d’entrer dans la maison hantée pour chercher les vêtements de Kriss.
C’était un dimanche soir, vers 23h30. Nous nous sommes habillés tout en noir. Nous avions préparé nos lampes torches. L’ambiance était lourde, électrique.
Juste avant d’entrer, nous sommes tombés sur « Mama Soa ». C’était une voisine, connue de tous comme étant une sorcière. En nous voyant approcher de la maison maudite, elle a éclaté d’un rire strident :
« Hahaha ! Où allez-vous comme ça les enfants ? Vous êtes à moi aujourd’hui ! »
Son rire a glacé nos sangs. Mais soudain, elle s’est tue. On aurait dit qu’une main invisible l’étranglait. Elle suffoquait, elle demandait pardon à l’air vide. La peur a changé de camp. Les esprits de la maison semblaient rejeter la sorcière. Nous avons profité de ce moment pour forcer la porte et entrer.
Les voix des morts
À l’intérieur, le silence était trompeur. Nous avons visité le rez-de-chaussée : des outils, du désordre.
Puis nous sommes montés à l’étage. Une odeur nous a frappés au visage. Une odeur de tombeau, de charogne ancienne.
Nous avons trouvé des restes humains qu’on avait manqués. Un petit squelette, où il ne restait que les cheveux.
Et c’est là que l’impossible est arrivé. Nous avons entendu des voix. Pas le vent, pas des rats. Des voix humaines.
Une multitude de voix s’est élevée autour de nous. Des voix d’hommes, des voix d’enfants qui pleuraient. Elles répétaient en boucle cette phrase déchirante :
« Mba hafaro ny havako… » (S’il vous plaît, prévenez ma famille…).
Mes amis et moi étions tétanisés. Devant nous, des formes sont apparues. Des torses humains, flottant dans les airs, sans jambes, ne touchant pas le sol. Ils semblaient nous indiquer une direction vers la cour.
Trois de mes amis, les plus costauds pourtant, se sont évanouis sur le coup, les yeux révulsés. Nos têtes étaient lourdes, comme prêtes à exploser sous la pression surnaturelle.

Guidés par ces apparitions, nous avons creusé à l’endroit indiqué dans la cour. Et nous avons trouvé. Nous avons déterré les vêtements de Kriss, ainsi que d’autres effets. Les esprits voulaient juste qu’on retrouve leurs traces. Nous avons dû évacuer nos amis inconscients, fuyant cette maison des horreurs avec notre triste butin.
Pour ceux qui ne croient pas aux fantômes, je vous invite à passer une nuit dans l’ancienne maison du Père Boniface. Vous verrez.
Justice et châtiment : La fin du Père Boniface ?
L’arrestation du Père Boniface et de sa famille a été un événement national. La police a emmené tout le monde : Boniface, sa femme, ses enfants. Pour éviter qu’ils ne soient tués par la foule en colère, la police les a déguisés, leur faisant porter des vêtements de type musulman pour les cacher dans le véhicule.
L’interrogatoire de Boniface a été brutal. Au début, il ne voulait rien dire. Il niait tout. Il a fallu que les enquêteurs emploient la manière forte. On raconte qu’ils ont dû lui couper des doigts pour le faire parler. C’est seulement lorsqu’il ne lui restait que peu de doigts valides qu’il a craqué.
Il a avoué que le corps de Madame Clarisse n’était pas dans la maison. Il l’avait enterré ailleurs, dans un endroit isolé, loin du Vélodrome, pour brouiller les pistes.
Le procès a eu lieu. Boniface a été condamné à 60 ans de prison ferme. C’est une peine lourde, bien que j’aie entendu dire qu’elle aurait pu être réduite à 40 ans par la suite. Il sortira en 2031.
Contrairement aux rumeurs qui disent qu’il se promène libre, je peux affirmer qu’il a bien été incarcéré. On le voyait parfois, bien plus tard, lors de transferts ou de reconstitutions, toujours caché.
Quant à ses complices :
- Le Père Davidson n’a jamais fait de prison, malgré les soupçons pesants sur son orphelinat.
- Rambo et Daleky ont fini par être pris dans les filets de la justice ou de leur propre conscience.
- La femme et les enfants de Boniface ont aussi été arrêtés, bien que leur sort exact soit moins clair aujourd’hui.
A lire également >> Survivre à l’enfer de BEKILY BEGIDRO Masiakampy à Miandrivazo : Récit d’une expédition entre Dahalo, sorcellerie et hallucinations
Conclusion : Une cicatrice qui ne se referme pas
En rédigeant ces lignes sur l’affaire sombre du Père Boniface, je sens encore l’odeur de la fumée. Antanambao Antsirabe a repris sa vie, mais le quartier Vélodrome ne sera plus jamais le même.
Nous avons appris une leçon cruelle : le mal ne porte pas toujours des cornes. Il peut porter une soutane, jouer de la guitare, et vous saluer poliment chaque matin. Il peut être votre voisin, le père de votre ami, celui qui vous dit de ne pas fumer pour mieux voler votre souffle.
Cette histoire doit servir d’avertissement. Le trafic d’organes est une réalité tangible à Madagascar. Ces réseaux existent. Ils chassent les plus vulnérables, mais aussi les plus forts, les plus sains.
Si vous passez par Antsirabe, souvenez-vous de Kriss, de Madame Clarisse, des écoliers du lycée LARA et de ce petit enfant de 4 ans dont on n’a retrouvé que la blouse. Souvenez-vous de la maison du Père Boniface, là où la musique servait à couvrir les cris des innocents. Et surtout, restez sur vos gardes. Toujours.
Vidéo : Le groupe Ny Ainga dénonce le trafic d’organes dans l’un de ses clips.
Ceci est une histoire vraie est non une fiction. Voici quelques sources pour aller plus loin :
- https://www.linfo.re/ocean-indien/madagascar/madagascar-la-maison-de-l-ex-pretre-brulee
- https://www.linfo.re/ocean-indien/madagascar/madagascar-un-deuxieme-ex-pretre-arrete-dans-l-affaire-des-meurtres-en-serie
- https://www.linfo.re/ocean-indien/madagascar/madagascar-decouverte-de-meurtres-en-serie
- https://fr.allafrica.com/stories/201103221084.html
- https://fr.allafrica.com/stories/201103230991.html
PS : Ce format d’article vous plaît ? Faites-le-nous savoir en commentaire pour que nous puissions en proposer davantage à l’avenir.
©Brayan Jay

Etudiant en Master II en biochimie, je suis passionné par les voyages et les technologies de l’information et de la communication. En dehors de mes études, je travaille en tant que rédacteur, traducteur et intégrateur. Je fais également un peu de community management.
Courriel : herinantenainarakotondramanana[at]gmail.com.
Tel: +261 (0) 38 25 468 58 .