Babetville : histoire coloniale et légendes urbaines

Certains endroits semblent retenir leur souffle, comme si le temps s’y était arrêté sur un drame inachevé. Babetville, est de ceux-là. Jadis fleuron de la Sakay, cette cité n’est aujourd’hui plus qu’un écho troublant d’une prospérité foudroyée. Ce n’est pas seulement la poussière ou la végétation qui recouvrent ces anciennes concessions, mais le poids d’un silence imposé brutalement en 1978. Si les murs pouvaient parler, ils ne raconteraient pas uniquement la réussite d’un modèle agricole, mais le fracas d’un départ forcé et les lourds secrets que l’on préfère généralement taire une fois la nuit tombée.

Au cœur des conversations des anciens, Babetville actuellement Akadinondry Sakay résonne comme un écho lointain. Située dans la zone de la Sakay, cette cité n’était pas une bourgade comme les autres. Fondée par le Réunionnais Raphaël Babet, elle fut, jusque dans les années 70, un modèle de développement agricole moderne. Mais derrière les façades des anciennes cités coloniales se cachent des récits où le paranormal se mêle tragiquement à la grande Histoire. Plongée dans une chronique où le passé refuse de mourir.

 

L’Héritage brisé de Babetville : Une cité surgie de terre

Pour comprendre l’aura particulière qui enveloppe Babetville, il faut remonter le temps. Avant 1978, la ville était une enclave de modernité, très animée, principalement habitée par des Réunionnais et des colons français, les « vazaha ». C’était une époque d’abondance structurelle : des cités nombreuses, des concessions immenses, des laiteries productives et des élevages aux normes. Tout y était construit par les colons, des écoles primaires aux collèges (CEG), en passant par les lycées et même le cimetière.

Cependant, l’année 1978 marqua un tournant brutal. L’Amiral Didier Ratsiraka, alors au pouvoir, donna un ultimatum de 48 heures aux résidents étrangers pour quitter les lieux. Ce départ forcé engendra une colère et une tristesse immenses. Abandonner Babetville, c’était abandonner une vie de labeur.

C’est ici que la légende prend une tournure macabre. La rumeur, tenace et effrayante, raconte que certains colons, ivres de rage et de désespoir, auraient commis l’irréparable avant de fuir : ils auraient enterré vivants leurs domestiques malgaches sous le dallage même des maisons qu’ils laissaient derrière eux, en guise de vengeance posthume.

Akadinondry Sakay anciennement Babetville
Akadinondry Sakay anciennement Babetville

 

Une nuit d’épouvante à Babetville : Quand les murs parlent

Le souvenir de ces événements imprègne encore les lieux, comme en témoigne un récit familial glaçant datant des années 2000. L’histoire commence de manière banale, par une envie de ravitoto (feuilles de manioc pilées) pour le dîner.

La narratrice se souvient s’être rendue avec sa famille chez Hanta, l’épouse de Rakoto (le cousin de son père), pour utiliser leur mortier en pierre. Hanta vivait avec ses trois enfants dans l’une de ces fameuses cités laissées par les colons à Babetville. L’endroit était isolé, accessible par un chemin de 300 mètres, dissimulé par une végétation dense de goyaviers, de manguiers et de ravinalas. Une atmosphère lugubre y régnait, rappelant rétrospectivement au témoin l’ambiance du film Jeepers Creepers.

Alors que le pilon frappait le mortier dans la salle à manger, faisant résonner un écho lourd dans la maison vide, la peur des fantômes fut évoquée. Hanta, pragmatique ou habituée, balaya l’inquiétude d’un revers de main, pressant le mouvement pour que la cuisson soit terminée avant la nuit.

Le véritable effroi survint plus tard, une fois rentrés. Dans la chambre commune aux trois enfants, alors qu’il faisait une chaleur étouffante, la sœur de la narratrice se tenait près de la fenêtre ouverte, se peignant les cheveux. Il était 19h30, la radio diffusait de la musique.

Soudain, une tête apparut à la fenêtre. Un homme souriant, arborant une « coupe au bol ». En un éclair, la sœur fut agrippée et projetée violemment vers ses frères, comme jetée par une force invisible. La narratrice, paralysée, ne put que pointer du doigt cette tête qui continuait de sourire et d’avancer, sans corps visible, flottant dans l’obscurité.

Les cris alertèrent la mère et les voisins. Si la mère, incrédule, fut d’abord en colère, le témoignage de la victime fit froid dans le dos : elle n’avait pas vu le visage, mais avait senti une main saisir la sienne. Une main glacée, moisie, aux ongles prêts à tomber.

Le lendemain, Hanta, nullement surprise par le récit, identifia immédiatement l’apparition :

« Un petit homme avec une coupe au bol ? Un tablier blanc de cuisinier ? C’est celui qui apparaît chez nous quand je me dispute avec mon mari. »

Selon elle, il s’agissait du spectre d’un ancien employé de maison, l’une des victimes de la vengeance des colons de Babetville, enterré sous la maison suite à la décision politique de 1978.

Petit homme avec une coupe au bol
Petit homme avec une coupe au bol

 

La vie continue malgré les ombres

Ce récit n’est pas isolé. Babetville semble avoir marqué tous ceux qui y ont résidé. Un fils de gendarme se souvient avoir habité une maison située en hauteur (amboni-atsimo), caractérisée par un trou béant au milieu de la pièce, directement sous son lit. Enfant, il y voyait des choses effrayantes la nuit, sans comprendre l’origine de ses terreurs.

D’autres gardent un souvenir plus mitigé, mêlant la qualité des infrastructures à la peur irrationnelle. Une famille d’enseignants, logée dans une maison coloniale après le départ des Français, décrit une habitation superbe mais gâchée par les agissements de sorciers, les obligeant finalement à quitter les lieux pour Antananarivo. Pourtant, la nostalgie demeure lorsqu’ils repassent devant cette maison désormais vide, témoin de toute une enfance.

 

De la prospérité au déclin : L’éphémère renaissance

L’histoire de la région ne s’arrête pas aux fantômes. Après le départ massif de 1978, l’État a tenté de revitaliser la zone. Des migrants, venus d’autres régions sous l’ère Ratsiraka, furent installés à Ambararatabe Sakay, puis vers Andriampotsy Bevato.

Un témoin, âgé de 10 ans à l’époque, raconte comment ses parents ont participé à cette vague de migration. L’État fournissait alors des moyens conséquents : tracteurs, charrues, bœufs. La vie y était florissante, les cités vastes et l’agriculture prospère. Mais ce renouveau fut de courte durée. Vers 1983, l’insécurité grandissante et les attaques de Dahalo (bandits de grands chemins) brisèrent cet élan, forçant les populations à fuir de nouveau vers la capitale ou à retourner à leurs anciens métiers, laissant derrière eux les promesses d’un eldorado agricole.

 

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Babetville reste aujourd’hui un palimpseste de la mémoire malgache. Entre les vestiges d’une architecture coloniale robuste et les récits de spectres en tablier blanc, la ville incarne la complexité d’une histoire inachevée, où le passé refuse obstinément de se taire.

 

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©Ampinga Makadiry

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