La nuit tombait déjà sur Antananarivo lorsqu’il est monté à la tribune. Dans un pays qui sort à peine d’un long tunnel de ténèbres. Le Président du Fanavaozana, Michaël Randrianirina, s’est adressé à ses compatriotes au soir du 31 décembre 2025. Il a commencé par rappeler la gratitude envers le Créateur et la chance d’avoir traversé une année tumultueuse. L’année 2025 restera en effet inscrite dans l’histoire, pour avoir vu une contestation inédite conduire à un mouvement de renouvellement politique et social.
En tant que chroniqueur, je me souviens de cette année pas comme d’un bloc de colère, mais comme d’un élan collectif où se sont rencontrés des générations et des horizons différents. Des jeunes de la génération Zandry Zanaka (Gen Z) aux « influenceurs » et artistes, des anciens hauts responsables politiques, des membres de l’armée et de la gendarmerie qui ont tenu à éviter le bain de sang, chacun a écrit une page de cette mobilisation. On lit dans les yeux des Malgaches une fierté nouvelle, née de la possibilité de faire basculer le destin d’un pays par la parole et l’action.
Récit central : sur la place du 25 septembre
Dans ce mouvement, Mikolo, vingt‑deux ans, n’oubliera jamais le 25 septembre 2025. Ce jour‑là, avec des centaines de camarades de la génération Gen Z, il s’est rendu sur la grande place d’Antananarivo. Ils portaient des banderoles prônant la liberté d’expression et l’égalité des chances. Des artistes chantaient des refrains qui mélangeaient tradition et hip‑hop. Les aînés, impressionnés par cette ferveur, les ont rejoints. Les militaires, en retrait, observaient sans intervenir. Mikolo se souvient avoir tremblé lorsque des membres des forces de l’ordre ont formé un cordon pour empêcher une escalade de violence, montrant ainsi que l’on pouvait manifester sans peur : il n’y aurait pas de « bain de sang ».
Quelques mois plus tard, lorsque le Président prononce son discours, Mikolo écoute depuis le campus universitaire. Il entend son nom collectif – Gen Z – cité parmi les héros de l’année, aux côtés des « influenceurs », des artistes, des zoki raimandreny (anciens) et des militaires : la reconnaissance de l’engagement des jeunes est là. Dans le dortoir où il vit, des bruits de générateurs ne couvrent plus les paroles du chef de l’État : les coupures d’électricité sont moins nombreuses grâce aux 30 MW d’appoint ajoutés à la centrale d’Antananarivo, aux 20 MW supplémentaires fournis après la remise en service de trois turbines et à l’installation de 28 transformateurs. Sur son bureau, une lampe solaire éclaire des notes, un cadeau du programme de panneaux solaires distribués dans les universités et les villages isolés. Pour Mikolo, le message du Président n’est plus une simple promesse ; il touche à son quotidien.
Les annonces du Président : un programme structuré
Évaluation politique et libération des détenus
L’un des axes les plus attendus du discours concerne la réforme politique. Le chef de l’État a annoncé qu’un bilan serait établi à la fin d’une période de deux mois accordée au gouvernement pour mettre en œuvre les engagements pris. Passé ce délai, des mesures seront prises : soit les membres du gouvernement seront reconduits, soit ils seront remplacés en fonction de leurs résultats. Cette évaluation vise à aligner l’action de l’exécutif sur les aspirations populaires.
Il a également abordé la liberté d’expression et la situation des prisonniers politiques. Dès les premiers mois de la transition, plusieurs personnes arrêtées pour leurs opinions ont été libérées. Le Président a indiqué que l’amnistie en faveur des détenus politiques serait élargie, les poursuites et les peines encore en vigueur étant supprimées au fur et à mesure de l’examen des dossiers. Parallèlement, il a rappelé que les auteurs de crimes et de délits graves devront répondre de leurs actes devant la justice : des démarches ont été entreprises auprès de l’île Maurice pour rapatrier certaines personnes mises en cause.



Énergie et eau : des chantiers concrets
L’accès à l’électricité et à l’eau potable est présenté comme une priorité absolue. La stratégie repose sur plusieurs leviers : augmenter la capacité de production, moderniser les réseaux et décentraliser l’offre. Sur le plan énergétique, le gouvernement a lancé des travaux pour ajouter 30 MW à la centrale d’Antananarivo, remettre en service trois turbines fournissant 20 MW supplémentaires et installer 28 transformateurs sur tout le territoire. Des programmes de panneaux solaires ont été déployés dans sept universités et sur différentes îles, avec 370 panneaux d’une capacité totale de 590 kW, 40 onduleurs de 6 kVA et 60 batteries de 7 kWh ; 1 500 lampes ont été fournies, et 144 caméras de surveillance ont été installées pour sécuriser les équipements. Les districts de Betroka, d’Ambovombe et d’Ihosy disposeront bientôt de nouvelles centrales hydroélectriques afin d’éliminer définitivement les délestages.
Concernant l’eau, des forages ont été lancés dans sept universités réparties sur le territoire, répondant ainsi aux revendications des étudiants. Le plan national prévoit la création ou la réhabilitation de 130 infrastructures hydrauliques d’ici deux ans, permettant déjà à 215 000 personnes d’accéder à l’eau potable. À Antananarivo, un vaste chantier de remplacement des conduites vétustes doit commencer afin que l’eau courante arrive jusqu’aux ménages. Pour les zones rurales, des kits solaires individuels seront vendus avec possibilité de paiement échelonné sur cinq à sept ans ; les techniciens de la JIRAMA viendront installer les panneaux chez les clients.
Fonction publique et renforcement institutionnel
Le Président a insisté sur l’importance du service public. Plusieurs milliers d’agents seront recrutés chaque année : 13 000 nouveaux fonctionnaires viendront renforcer l’administration en 2026. Parallèlement, les textes régissant le statut des fonctionnaires seront clarifiés pour éviter les incertitudes et moderniser les pratiques. Afin de récompenser et encourager les agents qui ont permis de mener les chantiers décrits, une prime exceptionnelle a été versée en fin d’année.
Le programme prévoit également un renforcement de la décentralisation : la part des ressources transférées aux collectivités territoriales devrait atteindre 24 % du budget national, favorisant l’autonomie des communes et des régions. Dans le même esprit, la réforme institutionnelle inclut la tenue d’une conférence nationale pour adopter une nouvelle Constitution et organiser des élections libres et transparentes.
Refonte sociale et économique
La feuille de route présidentielle comporte une série de mesures sociales et économiques destinées à améliorer la vie quotidienne. Parmi les priorités :
- Protection sociale et santé : mise en place d’un programme de prise en charge médicale pour contrer des maladies émergentes telles que la variole du singe (Mpox) et le choléra à Mahajanga.
- Éducation : amélioration de la qualité de l’enseignement par l’accès gratuit à l’internet dans les universités publiques ; chaque étudiant bénéficiera de trois heures de connexion quotidienne, et des forages et installations scolaires permettront de mieux étudier.
- Sécurité et élevage : un projet d’insémination artificielle destiné aux éleveurs vise à moderniser le cheptel et à accroître la production de viande.
- Lutte contre la vie chère : adoption de stratégies pour contrôler les prix des produits de première nécessité et améliorer les routes tant en milieu urbain qu’en milieu rural afin d’écouler plus facilement les récoltes des paysans.
- Développement rural et foncier : l’État s’engage à favoriser l’accès des citoyens à la propriété foncière et à garantir la redistribution équitable des terres.
- Production et investissements: soutien aux filières agricoles à forte valeur ajoutée et ouverture de nouveaux corridors maritimes pour attirer des investisseurs étrangers, notamment dans le domaine portuaire.
- Digitalisation et gouvernance: généralisation des pièces d’identité biométriques et des listes électorales numériques pour sécuriser les scrutins.

Jeunesse et appel à l’action
En conclusion de sa partie programmatique, le Président s’est tourné vers la jeunesse. Reconnaissant la vitalité et les compétences des jeunes Malgaches dans des secteurs variés, il les encourage à participer activement au développement national en rejoignant des associations, en élaborant des projets et en investissant dans l’économie réelle. L’État promet d’accompagner financièrement les initiatives « méritantes » dans le cadre du budget public.
Entre lucidité et espoir
À l’écoute de ce discours, j’ai senti l’équilibre subtil entre la célébration des victoires et la reconnaissance des défis qui persistent. Le Président ne se contente pas d’annoncer des projets ; il accepte que la route soit longue et que tous les travaux évoqués ne sont pas encore achevés. Beaucoup d’entre eux ont déjà commencés et en cours de réalisation.
Le fait de conditionner la reconduction des ministres à une évaluation de deux mois est une nouveauté politique courageuse. La libération programmée des prisonniers d’opinion et l’engagement à traduire en justice les auteurs de crimes graves montrent que la démocratie malgache tente de concilier réconciliation et justice. Toutefois, l’efficacité de ces promesses dépendra de l’implication de tous : des fonctionnaires appelés à redoubler d’efforts, des élus chargés de préparer la nouvelle Constitution, et des citoyens, à commencer par les jeunes, invités à transformer leur énergie contestataire en projets constructifs.
Conclusion ouverte
Au terme de son adresse, le Président a formulé un vœu : que l’année 2026 soit une année de de bénédictions et de grâces pour chaque foyer malgache. Il a conclu par un cri du cœur : « Ho an’ny Tanindrazana ! », pour la Patrie.
En tant qu’observateur et citoyen, je retiens de ces paroles une double invitation. Celle de ne pas oublier l’esprit du 25 septembre, qui a montré que la jeunesse et la société civile peuvent faire bouger les lignes. Et celle de transformer cet esprit en participation constructive : accompagner la réforme constitutionnelle, veiller à la mise en œuvre des projets d’eau et d’électricité, soutenir les réformes sociales et se préparer à des élections transparentes.







Gaël Rakotovao, ingénieur d’études et d’exploitation puis diplômé de l’École Supérieure Polytechnique d’Antananarivo et actuellement CTO chez Mada Creative Agency, est également photographe passionné spécialisé dans les paysages, la culture et la cuisine malgache. Il cumule plus de 15 ans d’expérience en marketing digital, SEO, formation (SEO, photographie, crypto‑minage) et exerce aussi comme guide touristique certifié par le ministère du Tourisme autour de Madagascar.